Je me demande quel sujet je pouvais trouver pour mes prochains écrits. Je vais bientôt mourir d'un cancer de la prostate : je suis en phase terminale. Je dois me mettre au boulot parce que sinon je ne sortirai jamais de dernier livre. Mon infirmière personnelle arrive, la piquouze du midi et hop au dodo. Le sommeil porte conseil, il me tarde de somnoler...
Il doit être quatre heures de l'après-midi quand je me m'extirpe de cette sieste et, comme à l'accoutumée, je n'ai pas d'idée.
Cela m'énerve. Et voila l'autre infirmière, blonde de surcroît (moi qui n'aime que les brunes) qui rapplique. Lors du traitement quotidien, elle me parle histoire de faire passer le temps mais je n'en ai cure. Je suis un vieux gâteux, je me contre fiche royalement de ses propos mais. STOP ! Blandine vient de prononcer un mot qui vient de me faire tressaillir comme si la foudre venait de s'abattre près de moi : Autobiographie !
Quel mot merveilleux, sublime ! Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ? Je vais écrire mon autobiographie. C'est un excellent sujet. Mais par où commencer ? Mon enfance difficile pendant la guerre 39/45 ? Mon ascendance juive devrait être un plus pour l'écriture et la publication. Je commence donc par-là, mon premier vélo, ma première barre de chocolats américains, les Allemands, les bombardements... J'en suis à mes dix-neuf ans et mon premier roman, ma première nuit d'amour et même mon premier vrai diplôme. Que c'est dur d'écrire sa propre vie sur papier, il est plus facile d'écrire celle d'un autre ou d'une personne imaginaire... je ne peux pas rajouter des choses, ce serait se mentir à soi-même.
Bon ce n'est pas grave, je me concentre. QUOI ? Je suis déjà à ma cinquantième page ? Mais, sacrebleu ! J'avance vite et si ça continu comme ça, je vais besoin de trois livres entiers pour raconter ma vie. Il faudra alléger le bouquin. J'en suis à mon second livre, j'avais choisi un sujet plutôt nul : la nature, et je me rends compte qu'à cet âge, on écrit n'importe quoi. J'avais vingt et un ans quand j'ai écrit L'humain et son arbre. Je me souviens que j'étais tous les jours en forêt avec "mon" arbre, un sapin ordinaire en qui je voyais un ami. C'était une bien belle époque.
Alors ensuite, je vous transporte en 1955, le premier Scrabble, la radio Europ1 fit sa première diffusion, et surtout la première Citroën DS. Maintenant, place à mai 68. J'étais dans le rang de la gendarmerie (de la marée chaussée si vous préférez...), et fus hospitalisé suite à une altercation avec quelques hippis : je reçus une pierre à la tête un certain 22 mai. Cela mis fin a ma carrière de représentant de l'ordre.
Ensuite viens mon mariage puis, la naissance de mes enfant et enfin, le traditionnel divorce. D'accord, je n'avait pas à la tromper mais quand même, ma relation extra-conjugale n'a duré que... six misérables petits mois !
Maintenant je m'attaque à... Oh non gloups, je n'arrive plus à respirer,... une douleur... une douleur vive dans le bras me transperce et... je ne mérite pas de mourir maintenant ! Je n'ai rien fait de mal dans ma vie !
Oh non, je ne veux pas mourir maintenant, je ne dois pas mourir maintenant ! J'ai un...livre a...finir... Je... argh... Non...
« Mesdames et Messieurs, bonsoir. Bienvenue sur TF1 pour notre JT de 20h. Voici les titres : le grand écrivain Marc Lora vient de décéder à l'âge de soixante-seize ans, d'une crise cardiaque. Il avait été hospitalisé à domicile quatre ans auparavant pour un cancer de la prostate...»
Je n'ai même pas eu le temps de finir mon bouquin. La vie est nulle ; ça aurait été plus intéressant si j'avais terminé. N'empêche qu'à moi seul je suis une histoire (quelle fierté !) En tout cas que dieu se réjouisse, j'arrive !
PS : J'espère qu'il y a des machines à écrire au paradis ! Sinon, ce serait l'enfer !


